Eric Bouttier

Pour ce nouvel Exposez-vous, Eric Bouttier nous présente son travail en noir et blanc. une très belle série réalisée à La Paz, capitale de la Bolivie, en 2005.


Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

J’ai 27 ans, je vis et travaille à Paris. Après un cursus universitaire assez dense (une Maîtrise de Cinéma au Centre Saint Charles puis une Maîtrise de Photographie à Paris 8), je suis photographe indépendant depuis 2006, aimant mêler images mouvantes et images fixes.

Depuis quand pratiquez-vous la photographie ?

Professionnellement depuis bientôt 2 ans. Mais j’ai dû commencer à faire des photos à l’adolescence, en dilettante. Même si étant petit je me souviens avoir écrit dans la case profession souhaitée, lorsqu’à l’école on nous demandait en début d’année une fiche de renseignements, celle de photographe, sans trop savoir à quoi ça engageait d’ailleurs… Ma pratique « sérieuse » de la photographie, c’est-à-dire plus ou moins quotidienne et en « réfléchissant » à ce que je fais, remonte à une petite dizaine d’année ; aux années fac et aux expérimentations qui vont avec…

Qu’aimez-vous dans la photographie ? quels sont vos petits plaisirs ?

Etre surpris par les images : là est une des joies principales de la photographie argentique, que je n’ai pas encore réussi à trouver dans le numérique, ou trop rarement. L’excitation en allant au labo, la redécouverte des images, la déception souvent et la découverte parfois. La distance du souvenir…
Et la place que la photographie implique : être à la fois dans et hors du monde, à la fois en retrait, en observation, et en même temps le besoin incessant d’être au plus près des autres et du monde. Trouver la bonne distance n’est pas toujours facile…

Comment avez vous découvert la photographie ?

L’une des premières photographies qui m’a fait une forte impression était une photo de Sarah Moon vue dans un magazine, une publicité pour Cacharel je crois. Je suis resté subjugué. J’étais encore au collège, je n’avais aucune culture de l’image, je n’allais pas au cinéma ni voir des expos et ça devait être la première fois que je croisais sur ma route une image différente du flot : une image dans laquelle on peut « s’enfoncer », sur laquelle on ne glisse pas… J’ai foncé pour découvrir son livre « Vrais semblants », et ça a été une claque. J’ai découvert avec elle la force d’un univers et d’un regard différent sur le monde. J’ai été voir il y a quelques jours son exposition « 1, 2, 3, 4, 5 » chez Camera Obscura, et même si je me suis éloigné de son univers c’est toujours très fort l’effet que ses photos produisent sur moi…

Avec quel type de matériel avez-vous débuté ?

Un reflex semi-automatique Minolta que m’avait offert mon grand père, mon premier appareil. Je devais avoir 12 ans. Pas terrible mais je l’ai gardé longtemps… jusqu’à mon premier achat grâce à mon premier cachet de photographe : un Nikon FM2 avec un 50mm, avec lequel je travaille encore.

Quelques anecdotes sur les étapes de votre apprentissage ?

En septembre dernier, j’étais à Saint Pétersbourg pour travailler comme photographe collaborateur sur le tournage d’un documentaire sur le cinéaste Alexandre Sokourov. Le matin du premier jour de tournage, nous nous sommes rendus a l’embouchure de la Neva, dans le Golfe de Finlande. Alors que l’équipe fait des plans sur la plage, je m’éloigne un peu et découvre un vaste terrain vague en amont de la plage, surplombé par d’imposants grattes ciels délabrés, immenses, très soviétiques: un lieu un peu brut, inattendu, très loin de la ville musée aperçue jusqu’alors.

Je commence à photographier les promeneurs sur la plage délabrée elle aussi, petites silhouettes perdues dans ce no man’s land un peu morose, un peu déglingué, dans la lumière cotonneuse du matin. Parmi elles, j’aperçois une silhouette perdue dans les hautes herbes, une femme qui se baisse régulièrement à terre. Je ne comprends pas ce qu’elle fait mais je la suis un moment à distance, l’air de rien, la photographiant de temps en temps. Alors que je me suis détourné d’elle pour faire des vues de la Neva, elle surgit derrière moi et me parle. Je la vois enfin distinctement : c’est une femme assez âgée, marquée, avec un foulard noué sur ses cheveux teints, très russe… Je lui réponds pour lui faire comprendre que je suis étranger. Elle me montre ce qu’elle tient à la main, un bouquet de fleurs sauvages jaunes. Je lui fais un signe de la main pour lui dire qu’il est beau, elle rit. Elle commence à se détourner, je l’interpelle, et lui demande si je peux la prendre en photo. A mon grand étonnement, elle s’arrête, ramasse quelque chose à terre, dans un sac plastique, un autre bouquet, de fleurs mauves. Elle se tourne face à moi et me tend ses deux bouquets de fleurs sauvages, posant. Je clique, et puis elle s’en va…

C’est la première fois que je demande à un inconnu si je peux le photographier… Un portrait face à l’immensité de ce bâtiment derrière, des centaines de vies que j’imagine comme la sienne.

Si vous deviez citer un photographe qui vous inspire particulièrement, qui serait-il ?

Ils sont très nombreux… Je découvre régulièrement de nouvelles choses qui me bouleversent, et il y a pléthore de photographes dont j’aime le travail, de la photographie plasticienne au reportage, du paysage à l’intime… Pour citer ceux qui me viennent à l’esprit, c’est très éclectique : Sarah Moon, donc, mais aussi Josef Koudelka, Nan Goldin, Alexeï Titarenko, Patrick Taberna, Rinko Kawauchi, la série « Seascapes » de Hiroshi Sugimoto, « Pauline et Pierre » de Hugues de Wurstemberger, « New Pictures from Paradise » de Thomas Struth, « Sacred Birds » de Janne Lehtinen, et très récemment le livre de Joachim Eskildsen « The Roma Journeys ». La cohérence de la démarche, à la fois politique et poétique, de Sophie Ristelhueber. Le cinéma est très important aussi dans mon besoin d’images, Jonas Mekas par exemple a été une découverte déterminante.

De manière plus générale, quel(s) type(s) de photos réalisez-vous ?

La photographie est très liée pour moi au souvenir. Mon premier vrai « sujet » photographique, même si je n’aime pas beaucoup le terme, a été mon territoire d’origine : les lieux rattachés à mon l’enfance, en l’occurrence la maison de ma grand-mère dans un village du Morbihan, et les paysages qui l’entourent. La cohabitation dans un même espace de différents temps, celui du souvenir de l’enfance et celui d’un quotidien inchangé, presque rituel. Photographier me permet dans ce cadre très intime de cartographier cette sorte d’exploration nécessaire de la mémoire. Cette première série, « D’ici », a pris plusieurs formes : j’ai en parallèle réalisé un film en Super8 de 8 minutes… Je travaille dessus depuis près de 10 ans, par intermittence, mais j’y reviens constamment.
C’est en m’apercevant de cette obsession que je me suis rendu compte de l’importance de ce territoire, et de ce que la photographie pouvait m’apporter en tant que moyen d’expression, instrument de distance peut être.

Êtes-vous attiré par un autre type de photos ?

Une grande partie de mes recherches se tournent vers la photographie de paysage. Je peux marcher des heures sans être aucunement rassasié par la beauté imprévisible de la nature. Je m’intéresse aux territoires frontières, à la périphérie ou à la lisière de deux états différents, dans lesquels les éléments naturels sont soumis à un conditionnement géographique très spécifique telles que des friches urbaines par exemple. Face à cela, l’apparente fixité des forêts me subjugue. Je me demande incessamment ce qu’il s’y passe, traînant cette sensation qu’à chaque fois que j’y pénètre je romps une harmonie…

Parlez nous de de cette série…

Cette série est une recherche esthétique et sensorielle sur la photographie de voyage, dont « Des paysements #1 : La Paz, 2005 » est le premier volet, l’amorce.
Les voyages qui composent les différents volets de « Des paysements » ont plusieurs points communs. Les territoires appréhendés lors de ces déplacements itinérants sont uniquement traversés – il n’y est jamais question d’immersion, je ne reste qu’un laps de temps relativement court. Ce sont des paysages toujours changeants, qui se renouvellent sans cesse : entre aperçus, non appropriés, et déjà passés. Les photographies sont faites le plus souvent dans ce mouvement incessant, alors que le regard, alerte, est dans la découverte permanente. Le paysage est « en marche », et le regard aimerait embrasser en une fois chaque détail… Autre point commun : une certaine forme de contrainte se met à jour (soit la destination n’est pas un choix personnel ou le voyage n’est pas de mon fait, soit un élément extérieur intervient afin de « contrarier » le voyage) qui entraîne un certain état de frustration et qui du coup stimule cette profusion d’images (quatre en une) permise par l’utilisation d’un appareil lomographique.

L’acte pulsionnel qui commandite chaque prise de vue dérive directement de cet état du voyageur pour qui le regard porté sur chaque chose est neuf, inédit. Les images qui en découlent sont très spontanées, ce sont celles, un peu maladroites, de la première impression, brute et instantanée. Elles cherchent avant tout à retranscrire cette sensation : un regard immédiat et sans recul.

Cette série a été prise à La Paz,capitale de la Bolivie, mais n’est qu’une étape d’un voyage plus long; parlez-nous de ce voyage.
Finalement, le reste du voyage a été très marqué par le choc de cette ville. Je ne devais y rester qu’une nuit avant de partir vers l’Altiplano, le lac Titicaca et la frontière péruvienne mais j’y suis resté « coincé » près d’une semaine… Ce qui ne devait être que le point de départ d’un voyage itinérant reliant la capitale bolivienne à celle du Pérou (Lima) aura été l’une des étapes les plus marquantes de ce voyage. Encaissée dans un immense canyon au pied de la cordillère Royale des Andes, La Paz est la capitale la plus haute du monde. Elle s’étend de 3000 à 4100 mètres d’altitude, sur plus de 1000 mètres de dénivelée. C’est un chaos urbain, âpre et instable, une ville tentaculaire à rebours des sentiers touristiques.
C’était aussi mon premier voyage hors des frontières rassurantes de l’Europe, mon premier vrai dépaysement. L’aéroport tout terrain, l’avion qui frôle les sommets de la Cordillère des Andes, la cellule d’oxygénation dans l’aéroport pour se mettre dans l’ambiance, et le soroche dès le lendemain qui ne m’a plus quitté jusqu’à la fin… Le soroche est ce mal d’altitude dû au manque d’oxygène, qui plonge dans un état d’hébétude, d’ahurissement. Le voyageur s’isole dès lors dans cet état qui sans cesse lui rappelle sa position de « corps étranger ». C’est en partie cette sensation qui m’a frappé dans ce voyage : d’être vraiment physiquement décalé, en dehors. L’aspect fragmentaire du lomo me permettait aussi de retranscrire cette sensation.

Le choix du noir et blanc est-il lié au sujet ou plus généralement à votre travail
Il est fondamentalement lié au sujet car le reste de mon travail est presque exclusivement en couleurs : c’est souvent l’organisation des couleurs qui m’attire, les univers monochromes surtout m’inspirent.
Pour « Des paysements », je n’ai pas réfléchi à la base au problème du choix de la couleur ou du noir et blanc. Mais a posteriori il s’est avéré plus pertinent, me permettant de mettre à distance un certain exotisme trop séduisant, et retranscrivant bien les sensations brutes, l’immédiateté propre au voyage. Et le grain de l’image répondait bien au mal de crâne lancinant et à l’essoufflement permanent.

Sur combien de temps se sont étalés les prises de vues ?

Je suis resté à la Paz une petite semaine, ces photographies ont été prises entre fin janvier et début février 2005.

Parlez-nous de la Lomographie et de son utilisation sur ce sujet

L’utilisation d’un appareil lomographique (sorte d’« appareil – jouet » panoramique muni de quatre obturateurs) m’intéresse dans ce type de contexte pour, d’une part, sa grande maniabilité. J’ai toujours un autre appareil avec moi, mais je ne fais pas les mêmes images avec : je m’arrête, je construis. Or l’appareil lomographique induit une approche différente qui passe aussi par un rapport encore plus immédiatement physique de retranscription : il me permet d’être toujours dans l’instant et le mouvement, de ne pas me couper de ce temps particulier propre au voyage mais d’être au plus près d’une certaine forme de spontanéité.
L’autre aspect déterminant propre à cet appareil vient de sa technique particulière : par la déconstruction de l’image qu’il opère, l’appareil lomographique propose une séquence de fragments d’images qui l’intercale entre l’unicité de l’image photographique et le déroulement d’un film, et qui permet d’attraper, d’englober plusieurs images en une seule. Cette décomposition le rapproche du cinéma. Ce n’est plus 24 images par seconde mais 4 images sur 2 secondes… Une
succession d’instantanés proches du défilement cinématographique, comme un long travelling horizontal.

Appliquez-vous un ou des traitements à vos photos ?

A l’occasion de l’exposition qui se tient en ce moment à la galerie Le Lieu à Lorient, je me suis enfermé quatre jours dans la chambre noire pour réaliser les tirages argentiques. Il y avait longtemps que je n’avais pas fait de laboratoire : c’est long et fastidieux, mais rien de mieux qu’un beau tirage baryté…

Que pensez-vous de la photographie d’aujourd’hui (nouvelles technologies, tendances, démocratisation de la photo etc.)

Ayant achevé mes études il y a relativement peu de temps (en juillet 2007), j’ai constaté un changement dans l’apprentissage même de la photographie, les cours de labo noir et blanc par exemple, délaissés au profit des ateliers numériques… Je ne suis pas passéiste et ne mène pas de combat anti-numérique, car il y a évidemment des choses à exploiter, mais je ne pensais pas que ça irait aussi vite… Le numérique change la façon d’aborder la photographie et le rapport au monde, ce n’est plus le même regard, le même registre d’image. Mais il a évidemment un rapport très pratique au rendement, à l’efficacité qui répond bien à notre époque.

Si vous deviez choisir un seul de vos clichés, lequel serait-il ?

Une photo qui m’accompagne depuis mes débuts: l’image noir et blanc en plan serré d’une main ouverte de laquelle s’échappe une flamme. Un petit tour de magie à la Méliès, qui est un peu comme un porte-bonheur…

Avez-vous des projets ou des idées dans ce domaine ?

« Des paysements #1 : La Paz, 2005 » est exposé jusqu’au 18 décembre à la Galerie Le Lieu, à Lorient. Cette série se poursuit avec un second volet, « Des paysements #2 : Beijing – Shanghaï, 2006 », trajet qui recompose le fil d’un parcours reliant ces deux mégalopoles. La sensation de « corps étranger » découlant du mal être physique à l’oeuvre dans « La Paz, 2005 » se poursuit ici en raison du contexte déterminant de ce voyage: un voyage officiel et diplomatique. Comment photographier quand tout, autour de soi, est floué, quand tout n’est que représentation permanente ? Ce deuxième volet sera montré en janvier/février 2009 à Brest pour le festival Pluie d’Images, et ailleurs je l’espère…

Je travaille actuellement sur les troisième et quatrièmes volets, des voyages menés cet automne à l’Est, dans le cadre de commandes (Saint Pétersbourg et la Slavonie en Croatie du Nord).

Autre chose ?
Merci à vous !

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Photographies : Eric Bouttier, 2005
http://www.ericbouttier.com/

Correspondances:

Augustin Le Gall
Jane Heller