Augustin Le Gall


Pourriez-vous vous présenter en quelques mots?

Je m’appelle Augustin Le Gall. On me connaît surtout sous le surnom de Algo. Je suis photographe de thématiques liées aux traditions, au sacré, aux imaginaires collectifs d’un territoire, aux pratiques musicales de la Méditerranée. Je cherche des portes d’entrées pour questionner des enjeux de société. Depuis deux ans, je développe différents travaux sur le portrait et la mise en scène. Je suis actuellement basé à Marseille.

Depuis quand pratiquez-vous la photographie ?

Je pratique la photographie depuis une dizaine d’années. j’ai commencé à m’investir sur des projets photographiques en parallèle des mes études en anthropologie dans le domaine associatif, culturel et artistique de l’université. J’ai affiné ma démarche sur des projets culturels liés aux arts vivants et au monde de la musique.

Comment avez-vous découvert la photographie ? Quand ?

Je devais avoir dix neuf ans (1999). une amie m’a offert un canon AE1. C’est arrivé à une époque où j’avais du mal à m’affirmer. Ça a dû jouer pour s’exprimer de manière plus facile qu’avec les mots. Et puis après j’ai découvert le moyen format avec une copie japonaise du Rolleiflex, le Yahica 124 Mat.

Quelques anecdotes sur les étapes de votre apprentissage ?

Des anecdotes… y en a plusieurs. Mais c’est plutôt ma rencontre avec le photographe Virgile Jourdan que la photographie est devenu un tournant dans ma vie. C’est grâce à lui que j’ai beaucoup appris et que j’en suis là aujourd’hui. Il est à la base de tout. La photographie est avant tout une histoire de rencontre pour moi. Et cette rencontre a été décisive.

Pouvez-vous nous dire quelles sont, vos “références” en matière de photographie ? Si vous deviez citer UN photographe qui vous inspire particulièrement, qui serait-il ?

J’ai plusieurs références qui nourrissent mon travail au quotidien. Jan Saudek, pour ses autoportraits, son exubérance et ses mises en scènes. Jean Gaumy avec son travail «Pleine Mer» sur les marin-pécheurs de ma région d’origine. Il parle de gens qui était proche de mon grand-père, lui même amateur et capitaine de chalutier en Vendée. C’est à la fois un travail que je respecte car il est au cœur des conditions difficiles de ce type travail, du noir et blanc, de l’implication du photographe dans ce projet et du fait que cela soit un travail photographique qui évoque la vie d’une grande partie de ma famille. Michael Ackerman pour son univers et Duane Michals pour ses séquences photographiques et sa provocation du réel. Et bien sûr le magnifique travail de Giorgia Fiorio sur le «Don» au travers de la diversité des formes d’expression du sacré dans différentes cultures du monde entier.

Avec quel matériel travaillez-vous ? Qu’est-ce qui a motivé votre choix ?

Aujourd’hui je travaille principalement en numérique, même si je reviens de plus en plus à la photographie argentique. Aujourd’hui, on ne peut plus passer à côté du numérique dans le secteur professionnel. Cependant ce sont deux démarches de travail et de réflexion sur notre pratique complètement différentes. Avec le numérique, on contrôle tout. L’argentique, il y a une part plus ou moins grande d’aléatoire, ce qui créé parfois des déceptions mais aussi de bonnes surprises. J’aime explorer l’aléatoire.

Quel(s) type(s) de photos réalisez-vous ?

Je travaille sur des personnages qui racontent une histoire. Une histoire n’existe que par ceux qui la vivent ou la racontent. Mais je souhaite aussi raconter mon histoire. La «réalité» est mon terrain de jeu mais il y a une grande part de subjectivité assumée dans mon travail. C’est souvent en m’éloignant de cette réalité et en m’inscrivant comme auteur que, finalement, je ne suis pas si éloigné. La réalité est subtile. Seul le temps peut révéler cette subtilité. c’est pourquoi je passe beaucoup de temps sur mes projets personnels. Mon vrai travail commence généralement au bout de plusieurs mois voire plusieurs années de rencontres et de voyages au même endroit. Ou alors, peut être, suis je seulement lent.

Pourquoi avoir choisi de traiter ce sujet? Qu’est ce qui vous intéresse dans « les esprits »?

Dire que j’ai traité ce sujet, serait déplacé. C’est plutôt lui qui m’a traité…. A vrai dire ce n’est pas vraiment un choix qui a motivé ce travail. C’est plutôt, a posteriori, un travail sur l’impact que peut parfois avoir des sujets sur lesquels je travaille.

Pour bien comprendre cette série de dix photographies réalisée en 2009, je dois préciser que depuis plusieurs années je travaille sur des rituels thérapeutiques au Maghreb. Ces cultes de possession «africains par la sève et maghrébins par la greffe» soignent au travers d’une alliance forte avec les esprits («jnouns»). Ce culte des esprits dont les principaux officiants sont appelés Gnawa au Maroc ou Stambali en Tunisie, s’organise autour de prêtres-officiants, réceptacle «officiel» des esprits africains et des saints musulmans, et de musiciens qui orchestrent les cérémonies et entonnent le répertoire associés aux «jnouns».

Malgré toute la distance que la photographie m’a apporté, mon corps et mon esprits gardent ces traces des ces moments forts. Chez moi, je ne suis pas relié à au sacré. Ou en tout cas que cela ne fait pas parti de mon quotidien. Je pense que mon attirance pour ces musiques et ses pratiques viennent du fait que je ne retrouve pas cela chez moi, ou d’en mon entourage, et que j’en éprouve un manque. Je suis littéralement fasciné par tout ce qui peut se produire à la fois dans ces rituels mais aussi dans la vie quotidienne des gens de mon sujet. Ces cérémonies sont une forme de partage domestique de la maladie et de la guérison.

Chez nous, tout cela se vit de manière très individuelle ou en cercle beaucoup plus restreint. Disons que notre société nous apprends en premier lieu à raisonner plutôt qu’à expérimenter par le corps, des concepts, des réflexions, des actes et ce, jusqu’à la croyance ou la foi. Dire que j’y crois ou non n’est pas la question. c’est de l’ordre de l’intime et du personnel. Mais je peux aujourd’hui assumer que cela a une forte influence dans ma vie.

Au départ, cette série n’avait pas pour objectif d’être montré. c’était juste une forme expiatoire afin de me libérer d’une violence qui m’envahit à une époque où je baignais dans ce monde qui m’échappait totalement. «Je vous vois» était une manière de dire que je prenais conscience de cette existence du sacré dans mon quotidien. Une manière de m’en libérer pour mieux l’accepter. Une autre manière aurait été voir un psy. Moi, je me suis juste mis à crier devant mon appareil. Mais toute ces tensions étaient focalisée sur ce Grand Monde que j’ai voulu expérimenter à ma manière. Et puis, au final, une histoire s’est dessinée. Une technique s’est affinée. Et je me suis dit qu’il serait intéressant de la partager.

Aujourd’hui, il est devenu indissociable pour moi de parler de ce type de sujet sans questionner le rapport que j’ occupe avec lui et l’impact que cela peut produire sur mon esprit. Et puis, pour les cultures qui pensent que la photographie prend leur âme, je ne sais pas… ce que je sais c’est que les «jnouns» adorent être photographiés…

GNAWA – Tradition et Création – from ALGO on Vimeo.

«Je sais bien que les esprits n’existent pas. Voila 5 ans, j’ai entamé un travail sur les musiques de transe du bassin méditerranéen. De ces musiques qui font appel aux esprits, aux ancêtres et autres entités surnaturelles et dont la structure inhérente est de soigner. De ces histoires qui reviennent hanter le présent. La transe est ici reine. Une transe adorciste, résultat d’une alliance entre le corps des adeptes et l’esprit des ancêtres. Les corps s’abandonnent dans la danse et rejoignent le Grand Monde. Y croire ou non n’est pas la question. Cela est et cela se suffit à soi même. Pourtant, malgré toute la distance que j’ai pu construire, ce travail n’est pas sans incidences dans ce monde puis d’en sortir. Comme si j’étais assis dans un fauteuil rouge d’une séance de cinéma. Non. de réalité Chaque jour. Mon corps et mon esprit gardent ces traces. Je sais bien que les esprits n’existent pas. Et pourtant. Je vous vois.»

Appliquez-vous un ou des traitements à vos photos ? Si oui, lesquels ?

Chaque photographie est le résultat d’une seule prise de vue. Il n’y a aucun montage numérique. Seulement un travail en post-production au niveau des contrastes et de la luminosité. C’est une technique que j’ai découvert par hasard. J’avais envie de jouer sur la trace et le mouvement figé.

Comment définiriez-vous votre travail ?

Mon travail tente de poser un regard sur ce point de bascule qui confronte les imaginaires au quotidien. (…) Ma démarche principale est la photographie documentaire. A partir de là, j’explore différents chemins qui parfois ce transforme en série très personnelle. Comme cette série.

Si vous deviez choisir un seul de vos clichés, lequel serait-il ? Pourquoi ?

Cela est un bloc qui dissocié, perdrait tout son sens. Joker…

Qu’aimez-vous dans la photographie ? Quels sont vos petits plaisirs ?

Ce que j’aime dans la photographie… C’est une clef pour entrer dans des mondes complètement différents. Relativiser le quotidien. Et puis de la partager autour de moi.

Cette série a été sélectionnée dans les cinq lauréat du Prix SFR jeune Talent pour le vote du public en novembre 2010. Une des photographies ( #6) a remportée le prix catégorie Photographie du Festival de l’Etrange organisé par l’Alliance française d’Essaouira (Maroc) en décembre 2010.


En voir plus sur son site
http://www.algopix.net/
http://www.projetgnawa.com/

Tania Koller

Correspondances:

Dany Leriche & Jean Michel Fickinger
Bruno Boudjelal