Thierry Clech


Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je me partage – mais finalement pas tant que ça, car c’est assez proche – entre photographie et cinéma.

Depuis quand pratiquez-vous la photographie ?

Depuis 1991, d’abord de façon un peu épisodique, et plus intensément depuis cinq ou six ans.

Avez-vous une anecdote concernant vos débuts dans la photo ?

Plutôt par rapport à la période précédant mes débuts. L’appareil photo était alors pour moi une sorte d’objet phobique, j’osais à peine regarder dans le viseur, ne comprenait rien à la vitesse et au diaphragme qui me paraissaient d’une complexité technique insurmontable.

Je n’ai jamais été sensible à la technique, c’est le moins qu’on puisse dire, et, aujourd’hui encore, j’observe ça avec une certaine indifférence. Pourtant, très vite, je me suis aperçu que ce n’était finalement pas aussi compliqué que je pouvais l’imaginer, ce couple vitesse/diaphragme.

J’ai donc acheté mon premier appareil photo, « grillé » une pellicule couleur sans aucun souci artistique, juste pour vérifier que tout fonctionnait bien et, surtout, que j’avais à peu près compris comment procéder. Dans la foulée, je suis parti une semaine en vacances à Marrakech avec six ou sept films noir et blanc. Et là, incroyable coup de chance, j’ai ramené quelques bonnes photos, ce qui m’a incité à continuer.

Thierry Clech, Sans Défense
Thierry Clech, Sans Défense

Qu’aimez-vous dans la photographie ? Quels sont vos petits plaisirs ?

Il y aurait beaucoup à dire. Mais le principal, sans doute, c’est l’idée d’enregistrement (même chose dans le cinéma), cette espèce d’embaumement du temps présent, comme les momies égyptiennes. Bref, « la mort au travail », pour citer Cocteau. Aucune nostalgie là-dedans, si la nostalgie est une sorte de deuil impossible du passé, mais plutôt une forte mélancolie (et je suis par nature assez mélancolique), c’est-à-dire un deuil permanent du présent qui disparaît aussi vite qu’il est apparu et qu’on peut toujours essayer de fixer sur une pellicule pour se faire croire qu’on est plus fort que le temps qui passe.

Comment avez-vous découvert la photographie ?

À la fin de l’adolescence, en découvrant les images noir et blanc de grands photographes – je me souviens avoir feuilleté le livre de Cartier-Bresson sur l’Amérique, être resté en arrêt devant des photos de Brassaï, certainement de Kertész aussi. Et j’ai tout de suite été impressionné par la singularité, la force de leur regard.

Mais avant ça, je pense que Jacques Tati m’a beaucoup influencé, Playtime en particulier, qui est pour moi est un des plus grands films de l’histoire du cinéma.
D’où, sans doute, mon attirance pour le quartier de La Défense que Tati a imaginé avant tout le monde.

Avec quel type de matériel avez-vous débuté ?

Un Nikon FM2 et un 35 mm achetés d’occasion.

Quelques anecdotes sur les étapes de votre apprentissage ?

Je crois qu’il n’y a rien à apprendre en photographie. Soit on voit, soit on ne voit pas. Et si on ne voit rien, pas la peine d’insister. Néanmoins, au fil du temps, le travail évolue bien sûr, on acquiert de la maîtrise – ce qui n’est d’ailleurs pas forcément très bon. Mais la photographie a tellement partie liée à l’inconscient que cette maîtrise, en fin de compte, est toute relative et ne sert pas à grand-chose.

Si vous deviez citer un photographe qui vous inspire particulièrement, qui serait-il ?

Il y en a plusieurs, mais André Kertész est celui qui me touche le plus, dont l’œuvre me semble la plus inventive et, j’hésite à utiliser ce mot tellement il est aujourd’hui galvaudé et affadi (mais faute de mieux…), poétique. C’est surtout quelqu’un qui a photographié comme un vieillard dans sa jeunesse et comme un enfant durant sa vieillesse avec, donc, tout au long de sa vie, mélancolie et émerveillement. Deux ingrédients à mon avis indispensables à toute bonne photographie.

Avec quel matériel travaillez-vous ?

Toujours mon Nikon FM2 (qui se fait vieux), mais aujourd’hui quasi exclusivement au 50 mm, la plus belle optique qui soit, car la plus neutre, sans effets, déformations ni flatteries inutiles. J’ai également un Contax G2 dont l’autofocus a tendance à me faire enrager ces derniers temps, mais ça reste un bon boîtier avec d’excellentes optiques. Bref, entre reflex et télémétrique, mon cœur balance.

Thierry Clech, Sans Défense

De manière plus générale, quel(s) type(s) de photos réalisez-vous ?

Je me cantonne dans les strictes limites de mon petit créneau : le 24 x 36 noir et blanc, mes deux boîtiers autour du cou à me promener le nez au vent. En argentique donc, car le noir et blanc et le numérique ont pour l’instant autant de choses en commun que la littérature et les SMS (j’exagère, bien sûr, mais enfin c’est vrai que le résultat n’est franchement pas terrible).

Êtes-vous attiré par un autre type de photos ?

Non, aucun. Cela dit, peut-être qu’un jour, quand même, je vais me décider à faire un peu de couleur, histoire d’essayer. Mais la couleur ne m’intéresse pas beaucoup, et ne me touche pas autant que le noir et blanc lorsque je regarde les photos des autres – même si j’admire Saul Leiter, Joel Meyerotvitz, Harry Gruyaert ou encore Gueorgui Pinkhassov par exemple. Je trouve que la couleur détourne de l’essentiel et, paradoxalement, qu’en donnant plus d’informations que le noir et blanc, ampute l’image d’autant de contenu affectif, ou émotif.

Parlez-nous de ce travail : « Sans Défense ».

J’ai dû commencer à prendre des photos à La Défense en 2005. Les toutes premières n’avaient pas grand intérêt, trop banales à mon goût, pas à la bonne distance, pleines de fausses notes. Mais j’ai insisté et j’y suis retourné une bonne trentaine de jours répartis sur deux années. Aujourd’hui, je crois en avoir à peu près terminé avec ce sujet.

Êtes-vous simple spectateur, ou avez-vous, vous-même, vécu ou travaillé dans ce quartier ? En d’autres termes, quelle est votre relation personnelle à ce quartier d’affaires ?

Outre l’influence tatiesque (cf. plus haut) qui a certainement tout déclenché, j’ai effectivement, à une période, été amené pour des raisons professionnelles à me rendre assez fréquemment à La Défense. Et ça m’a tout de suite fasciné. Aujourd’hui encore lorsque j’y vais, je suis estomaqué par la beauté de ce lieu (je vais certainement faire hurler les gens qui y travaillent et pestent contre son inhumanité, sa froideur, le sentiment d’enfermement qu’ils peuvent y ressentir).

Ma passion pour ce quartier – une sorte de « nulle part » universel, disons –, m’a même conduit à écrire un scénario de long-métrage s’y déroulant en grande partie, que j’espère co-réaliser prochainement si nous arrivons à en boucler la production, ce qui n’est pas une mince affaire.

Ce quartier me paraît être à la fois un sujet passionnant, riche pour la photo, et un « piège » car il est très facile d’y tomber dans le « cliché » ou le déjà vu. Comment avez-vous abordé ce sujet ? Comment avez-vous évité ce piège ?

Comme en tout lieu, toute ville ou tout pays où l’on veut photographier, il suffit, pour prolonger les raisons de mon amour pour Kertész, de regarder les choses comme si on les voyait pour la première et la dernière fois. Depardon je crois, dit que les photographies sont comme des pensées. Alors il faut s’efforcer de photographier les siennes – car personne n’a les mêmes.

Thierry Clech, Sans Défense

Vos photos mettent clairement en évidence la solitude des gens, des individualités, dans ce qui est pourtant une véritable fourmilière, ou des centaines de milliers de personnes se croisent chaque jour. Ce quartier n’est-il pas un très bon miroir de notre société ?

Certainement. Et peut-être de notre futur où tout, de plus en plus, sera censé communiquer (par portes vitrées, écrans, claviers interposés…), renvoyant paradoxalement chacun à sa solitude (c’est déjà un peu le cas aujourd’hui), désorienté, perdu dans la foule ou les espaces désertés, otage d’un décor et d’une société qui multiplient en autant de leurres ouvertures et reflets.

Dans cette série, vous jouez avec l’architecture, avec les publicités, la signalétique… Est-ce habituel dans votre travail ? Ou cet endroit s’y prête-t-il plus particulièrement ?

Les deux.

Appliquez-vous un traitement à vos photos ?

Non, surtout pas ! Seule entorse : je m’autorise de temps en temps un recadrage lorsque je n’ai pas été assez rigoureux au moment de la prise de vue.

Thierry Clech, Sans Défense

Que pensez-vous de la photographie d’aujourd’hui (nouvelles technologies, tendances, démocratisation de la photo, etc.) ?

Dans les années 70, Jean-Philippe Charbonnier, irrité par ce qu’il voyait ou pressentait des évolutions de la photographie, avait en guise de canular inventé de toutes pièces un photographe (je ne me souviens plus du nom qu’il lui avait prêté, seulement qu’il était à consonances anglo-saxonnes) dont l’œuvre était constituée d’amorces de films – ces vues qui se prennent souvent sans rien viser, juste pour charger son boîtier.

Hé bien une bonne trentaine d’années plus tard, un photographe bien réel cette fois, a sorti un livre luxueusement édité réunissant ses propres amorces de films. Cela le plus sérieusement du monde, accompagné d’un discours sur les vertus du ratage si mes souvenirs sont bons – idée qui par ailleurs n’est pas antipathique, car tout le monde le sait ou devrait le savoir, c’est souvent quand ça rate que ça réussit. Un autre livre ayant eu je crois un certain succès se proposait il y a quelque temps de réhabiliter, lui aussi, la photo ratée.

Rien à redire à la beauté du ratage quand il s’agit d’un accident, mais c’est à mon sens autre chose quand il devient une sorte de filon artistique. Et n’a donc plus rien à voir avec un accident… Ces deux exemples, même très particuliers, sont néanmoins assez emblématiques de ce qui me semble être une certaine dérive de la photographie contemporaine.

De même que la fétichisation à outrance du temps mort et de l’instant non décisif, le paysage vide, la vogue du flou, etc. Tout cela s’accrochant généralement en grand sur les cimaises et s’accompagnant de discours quand même un peu pompeux. En somme, plus les images se vident, plus les formats s’élargissent et les discours s’enflent. Comme si la photographie, finalement, était complexée de ne pas être autre chose que ce qu’elle est et enviait (ou lorgnait vers) la peinture, la sociologie, le cinéma, l’art contemporain…

Si Robert Frank, avec génie, a sans aucun doute libéré la photographie de corsets « cartier-bressoniens » devenus trop étouffants, ses épigones ont usé et abusé, je trouve, de cette tendance à la « déconstruction », en retenant bien entendu le geste, mais pas toujours l’émotion, qui disparaît à force d’être feinte ou assénée trop ostensiblement (on peut d’une certaine manière faire un parallèle avec le cinéma et l’héritage de la Nouvelle vague).

Surtout, j’ai l’impression que ces photographies qui ont aujourd’hui le vent en poupe sont finalement très proches des images de la publicité et de la communication. Pas grande différence, en fin de compte, avec telle campagne ou tel spot à l’imagerie branchée vantant les mérites d’un jean, d’une eau de toilette ou d’une compagnie d’assurance. Elles sont donc beaucoup plus domestiques, décoratives et apprivoisées qu’elles voudraient nous le faire croire à coups de fausses audaces formelles et de pseudo modernité.

Heureusement, nombre de photographes à mon goût « sous-exposés » et pourtant très doués, singuliers, tranchent avec ce conformisme ambiant. Grâce à internet notamment, on peut désormais court-circuiter plus aisément les hiérarchies officielles et découvrir de très belles images. Mais, bien entendu, il faut chercher, fouiner, fouiller.

Finalement, les choses se rééquilibrent donc un peu. De toute manière, l’histoire de la photographie (et de l’art en général) n’est qu’une succession de cycles, de mouvements de balanciers qui oscillent (par moments avec excès – en tout cas, aujourd’hui en photographie, ça me semble être le cas), au gré des modes ou des tendances du marché. Et souvent on croit avoir affaire à quelque chose d’unique, d’inédit et d’une intense contemporanéité, alors qu’on repasse sans s’en apercevoir sur les traces de nos prédécesseurs.

Si vous deviez choisir un seul de vos clichés, lequel serait-il ? Pourquoi ?

Ce n’est sans doute pas ma meilleure photo, mais celle qui m’a procuré le plus d’angoisse au moment de la découverte de mes planches contacts.

C’est une image prise à Istanbul. J’avais repéré un panneau publicitaire (pour une compagnie de transport express genre DHL) représentant un homme en train de marcher et tenant à la main une enveloppe. Derrière cette publicité, il y avait une porte, et, bien sûr, j’espérais qu’il en sortirait quelqu’un de façon à créer une correspondance entre cette forme humaine et la silhouette que je comptais voir surgir derrière. Seulement j’ai attendu bien longtemps en essayant de tenir mon cadre (et au fil des minutes mon attention s’est relâchée, mes réflexes se sont assoupis, mes muscles ont commencé à fatiguer – du coup, faut avouer, le cadre a commencé à tanguer dangereusement) avant que quelqu’un finisse par sortir, en un éclair, de cette fichue porte. Alors, totalement désuni, dans une sorte d’état semi comateux ou halluciné, j’ai juste eu le temps d’appuyer deux fois sur le déclencheur et hop, c’était fini, le type avait disparu. Persuadé d’avoir tout raté, j’ai attendu quelqu’un d’autre pour refaire une deuxième tentative en me promettant d’être cette fois plus concentré, mais en vain. Au bout d’un quart d’heure je suis parti, car ma patience s’était émoussée.

Une fois rentré à Paris, le cœur battant, j’ai donc essayé de repérer au plus vite mes deux clichés parmi mes contacts que je découvrais et là j’ai vraiment eu une chance inouïe, un était bon, du moins conforme à ce que j’avais espéré.

Quels sont vos projets photo pour l’avenir ?

J’ai trois livres sur le feu. Un sur La Défense, donc. Plusieurs éditeurs sont partants, mais il me faut au préalable trouver un partenariat avec un organisme quelconque, genre Conseil général, Région, ou quelque gentil mécène que ce soit… Un autre sur Istanbul, en collaboration avec un romancier (Louis-Stéphane Ulysse), que nous espérons faire paraître cette année, si possible. Un troisième intitulé « Incertitude des passants », cette fois avec un romancier américain, Stephen Dixon, et là aussi un éditeur pressenti, mais une date de parution encore bien hypothétique.


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Tania Koller

Correspondances:

Harry Callahan
Guillaume Flandre