Thierry Clech

Date de Publication: 1 février 2009

Thierry Clech, Sans défense

Qu’aimez-vous dans la photographie ? Quels sont vos petits plaisirs ?

J’aurais beaucoup à dire. Mais pour faire court, je dirais que c’est avant tout l’idée « d’enregistrement ». Même chose dans le cinéma, j’aime cette métaphore d’embaumement du temps présent, un peu comme les momies égyptiennes. «La mort au travail», pour citer Cocteau. Il ne faut toutefois y voir aucune nostalgie, du moins au sens d’un deuil impossible du passé. Mais plutôt une forte mélancolie - et je suis par nature assez mélancolique -, c’est-à-dire un deuil permanent du présent, qui disparaît aussi vite qu’il est apparu, mais qu’on fige sur une pellicule pour s’imaginer plus fort que le temps qui passe.

Avez-vous une anecdote concernant vos débuts dans la photo ?

Oui, mais elle est antérieure à mes débuts de photographe professionnel. L’appareil photo était alors pour moi une sorte d’objet phobique. J’osais à peine regarder dans le viseur et ne comprenait rien à la vitesse ni au diaphragme, deux paramètres dont les combinaisons me paraissaient d’une complexité technique insurmontable. Je n’ai jamais été accro à la technologie, c’est le moins qu’on puisse dire.

Et encore aujourd’hui, j’observe sa sophistication avec une certaine distance. Cela dit, très vite, je me suis aperçu que cette combinaison « vitesse d’obturation/diaphragme" n’était finalement pas aussi compliquée que je l’imaginais. J’ai donc acheté mon premier appareil photo et aussitôt « grillé » une pellicule couleur, sans la moindre préoccupation artistique, mais juste pour vérifier que tout fonctionnait bien. Et surtout, que j’avais à peu près compris comment procéder. Dans la foulée, je suis parti une semaine en vacances à Marrakech en emportant six ou sept films noirs et blanc. Et là, coup de chance ! Contre toute attente, j’ai réussi à faire quelques bonnes photos, ce qui m’a incité à continuer.

Thierry Clech, Sans défense

Thierry Clech, Sans défense

Quand et comment avez-vous découvert la photographie ?

À la fin de l’adolescence, en regardant des images noires et blanc de grands photographes. Je me souviens entre autres avoir feuilleté le livre de Cartier-Bresson sur l’Amérique, et d’être resté en arrêt devant les visages de deux photographes hongrois, Gyula Halász (de son vrai nom Brassaï), et André Kertész. J’ai immédiatement été subjugué par la singularité et la force de leur regard.
Mais déjà avant ça, Jacques Tati m’avait beaucoup influencé, en particulier avec sa comédie « Playtime », qui reste pour moi l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma. D’où, probablement, mon affinité historique pour ce quartier de La Défense que Tati avait imaginé avant tout le monde.

Avec quel type de matériel avez-vous débuté ?

Un Nikon FM2 et un 35 mm achetés d’occasion.

Quelques anecdotes sur les étapes de votre apprentissage ?

Je crois qu’il n’y a rien à apprendre en photographie. Soit on voit, soit on ne voit pas. Et si on ne voit rien, inutile d’insister. Bien sûr, au fil du temps, le travail évolue et on acquiert de la maîtrise – ce qui n’est peut-être pas forcément très bon. Mais la photographie a tellement partie liée à l’inconscient, que cette maîtrise demeure en fin de compte toute relative et ne sert probablement pas à grand-chose.

Si vous deviez citer un photographe qui vous inspire particulièrement, qui serait-il ?

Il y en a plusieurs, mais André Kertész me touche plus que d’autres. Son œuvre me semble la plus inventive et « poétique », même si j’hésite de plus en plus à utiliser ce mot, tellement il est aujourd’hui galvaudé et affadi. Kertész est surtout quelqu’un qui dans sa jeunesse a photographié comme un vieillard, avant de se mettre à photographier comme un enfant en prenant de l’âge. Au fil de sa vie, il donne l’impression d’être progressivement passé de la mélancolie à l’émerveillement. Deux sentiments à mon avis indispensables pour devenir et rester un bon photographe.

Avec quel matériel travaillez-vous ?

Toujours avec mon Nikon FM2 - qui se fait vieux -, mais en utilisant aujourd’hui presque exclusivement du 50 mm, la meilleure optique qui soit : elle est la plus neutre, sans effets ni déformations ou autres flatteries inutiles. J’ai également un Contax G2, dont l’autofocus a tendance à me faire enrager ces derniers temps, mais qui reste toutefois un bon boîtier avec d’excellentes optiques. Bref, entre reflex et télémétrique, mon cœur balance.

Thierry Clech, Sans défense

De manière plus générale, quel(s) type(s) de photos réalisez-vous ?

Techniquement, je me cantonne aux limites du créneau que j’ai choisi : le 24 x 36 argentique en noir et blanc. Oui, je trouve que le numérique est au Noir & Blanc ce que les SMS sont à la littérature… et même si j’exagère un peu en disant ça, il faut admettre que le résultat n’est pas franchement au rendez-vous… Sinon, question méthode, je préfère toujours me promener nez au vent avec mes deux boîtiers autour du cou.

Êtes-vous attiré par un autre type de photos ?

Mais peut-être me déciderais-je un jour à tenter la couleur, bien qu’a priori elle m’intéresse peu. Elle ne parvient pas à me toucher autant que le noir et blanc. Et même lorsque je regarde les images de photographes que j’admire, tels Saul Leiter, Joel Meyerotvitz, Harry Gruyaert ou encore Gueorgui Pinkhassov… je trouve toujours que la couleur détourne de l’essentiel et que, paradoxalement, tout en donnant plus d’informations que le noir et blanc, elle ampute l’image d’autant de contenu affectif ou émotionnel.

Parlez-nous de ce travail : « Sans Défense ».

J’ai commencé à prendre mes toutes premières photos à La Défense en 2005. Elles ne présentaient pas un grand intérêt : trop banales à mon goût, pas à la bonne distance, pleines de fausses notes. Mais j’ai insisté, et sur les deux années qui ont suivi ces premiers essais, je suis retourné y passer au total une bonne trentaine de jours. Aujourd’hui, je crois en avoir à peu près terminé avec ce sujet.

Êtes-vous simple spectateur, ou avez-vous, vous-même, vécu ou travaillé dans ce quartier ? En d’autres termes, quelle est votre relation personnelle à ce quartier d’affaires ?

Outre l’influence de Tati qui a certainement été un déclencheur, j’ai effectivement vécu une période professionnelle qui m’imposait de fréquentes visites à La Défense. Ce quartier m’a tout de suite fasciné. Aujourd’hui encore, lorsque je m’y rends, je reste à chaque fois estomaqué par la beauté du lieu… même si je sais que mon propos va certainement faire hurler les gens qui y travaillent et exècrent son inhumanité et sa froideur, autant qu’ils détestent le sentiment d’enfermement qu’il fait peser sur eux. Ma passion pour ce quartier – que j’assimile à une sorte de « nulle part » universel -, m’a même poussé à écrire le scénario d’un long-métrage dont l’histoire se déroule en grande partie à La Défense. J’espère pouvoir le coréaliser prochainement, sous réserve d’en boucler la production, ce qui n’est pas une mince affaire. Ce quartier est un sujet passionnant et très riche pour la photo, mais aussi un piège, tant il est facile de verser dans le cliché ou sombrer dans le déjà vu.

Comment avez-vous abordé ce sujet et évité ce piège ?

Comme dans tous les lieux, villes et pays où j’ai envie de photographier. J’ai ressuscité mon émotion face aux photos d’André Kertész… Et j’ai alors regardé les choses comme si je les voyais pour la première et la dernière fois. Je crois que c’est Raymond Depardon qui a dit, « les photographies sont comme des pensées ». Alors il faut s’efforcer de photographier les siennes, car personne n’a les mêmes.

Thierry Clech, Sans défense

Dans ce qui est pourtant une véritable fourmilière où des centaines de milliers de personnes se croisent chaque jour, vos photos mettent clairement en évidence la solitude des gens et leur individualité. Ce quartier n’est-il pas un très bon miroir de notre société ?

Certainement. Et peut-être même de notre futur, où tout, de plus en plus, sera censé communiquer par objets interposés : portes vitrées, écrans, claviers, téléphones portables, etc. Chacun se voyant alors confronté au paradoxe de sa solitude croissante, désorienté et perdu dans la foule ou au milieu d’espaces désertés, devenant l’otage d’un décor et d’une société qui multiplie à l’infini les reflets et les ouvertures en trompe l’œil.

Thierry Clech, Sans défense

Dans cette série, vous jouez avec l’architecture, avec les publicités, la signalétique… Est-ce habituel dans votre travail ? Ou cet endroit s’y prête-t-il plus particulièrement ?

Les deux.

Que pensez-vous de la photographie d’aujourd’hui (nouvelles technologies, tendances, démocratisation de la photo, etc.) ?

Dans les années 70, irrité par ce qu’il constatait ou pressentait des évolutions de la photographie, le journaliste et photographe, Jean-Philippe Charbonnier, avait monté de toutes pièces un canular. Il avait créé un photographe imaginaire auquel il avait attribué une identité à consonance anglo-saxonne, mais dont j’ai oublié le nom. L’œuvre de ce photographe fictif était constituée de vraies amorces de films : il s’agit de ces vues généralement prises quand on charge son boîtier, donc de photos faites sans rien viser. Eh bien, une bonne trentaine d’années plus tard, un vrai photographe celui-ci, a sorti un livre dans une édition de luxe, livre réunissant ses propres amorces de films. Tout cela était le plus sérieusement du monde accompagné d’un discours sur les vertus du ratage. Une idée qui en elle n’a rien de choquant ni d’absurde, tout le monde sachant ou étant supposé savoir que «c’est souvent quand ça rate que ça réussit». Et il y a quelques temps, une autre publication, ayant de mémoire rencontré un certain succès, proposait elle aussi de réhabiliter la photo ratée. Il n’y a rien à redire à la beauté d’un ratage quand il s’agit d’un accident. Mais vouloir transformer un incident fortuit en filon artistique, c’est à mon sens une toute autre chose. Ça n’a plus rien à voir avec un accident et ce n’est pas un Art... Ces deux exemples, certes assez singuliers, sont malgré tout emblématiques d’une certaine dérive de la photographie contemporaine.

Je trouve qu’il en est de même de la fétichisation à outrance du «temps mort» et de «l’instant non décisif», comme du paysage vide ou encore de cette la vogue du flou… Toute cette insignifiance s’accrochant généralement de manière très scénique sur les cimaises, à grand renfort de discours un tantinet pompeux. En somme, plus les images se vident, plus les formats s’élargissent et les discours s’épaississent. Comme si la photographie, subitement complexée de ne pas être autre chose que ce qu’elle est, se mettait à jalouser la peinture, le cinéma et l’art contemporain, tout en se prévalant de critère sociologique…

Si, Robert Frank a sans aucun doute, et non sans génie, libéré la photographie des étouffants corsets «cartier-bressoniens», ses épigones ont par contre usé et abusé de cette tendance à la « déconstruction », certes en retenant le geste, mais souvent au détriment de l’émotion, laquelle disparaît à force d’être feinte ou trop ostensiblement assénée. On peut d’une certaine manière faire un parallèle avec le cinéma et l’héritage de la Nouvelle vague. J’ai l’impression que ces photographies, qui ont aujourd’hui le vent en poupe, s’apparentent de plus en plus à des images publicitaires et autres outils de communication. De telles photos sont en fait peu différentes des spots à associées à l’imagerie branchée d’une campagne vantant les mérites d’un jean, d’une eau de toilette ou d’une compagnie d’assurance. Devenues domestiques et décoratives, elles sont donc bien plus apprivoisées qu’elles voudraient nous le faire croire à coups de fausses audaces formatées, et au prétexte d’une pseudo-modernité.

Heureusement, nombre de photographes, à mon avis insuffisamment exposés et pourtant singulièrement doués, tranchent avec ce conformisme ambiant. Grâce notamment à internet, on peut désormais chercher, fouiner, fouiller… Les choses finissent donc par se rééquilibrer un peu. Quoi qu’il en soit, l’histoire de la photographie - et de l’art en général -, n’est qu’une succession de cycles cadencés par les tendances versatiles et parfois excessives du marché de l’Art.
On croit alors avoir affaire à quelque chose d’inédit ou d’unique et d’une intense contemporanéité, alors qu’en réalité on repasse sans s’en apercevoir sur les traces de nos prédécesseurs.

Si vous deviez choisir un seul de vos clichés, lequel serait-il ? Pourquoi ?

Ce n’est sans doute pas ma meilleure photo, mais c’est celle qui m’a procuré le plus d’angoisse en découvrant mes planches contacts.
C’est une image prise à Istanbul. J’avais repéré un panneau publicitaire - pour une compagnie de transport express de type DHL - représentant un homme en train de marcher et tenant à la main une enveloppe. Derrière cette publicité, il y avait une porte, et bien sûr j’espérais qu’il en sortirait quelqu’un. Mon but était de créer une correspondance entre cette forme humaine et la silhouette que j’attendais de voir surgir derrière. J’ai donc attendu longtemps, très longtemps, en essayant de maintenir mon cadrage. Mais au fil des minutes, mon attention s’est relâchée, mes réflexes se sont assoupis et mes muscles ont commencé à fatiguer.

Thierry Clech, Istanbul

Résultat : le cadre a commencé à tanguer juste avant que quelqu’un sorte en un éclair de cette fichue porte. Et là, dans un état semi-comateux ou à moitié halluciné, à peine le temps d’appuyer deux fois sur le déclencheur et hop ! c’était fini, le type avait disparu. Persuadé d’avoir tout raté, j’ai attendu quelqu’un d’autre pour une deuxième tentative, en me promettant d’être cette fois plus concentré, mais en vain. Au bout d’un quart d’heure, ma patience s’était émoussée et je suis parti. Une fois rentré à Paris, le cœur battant, j’ai donc repéré illico mes deux clichés parmi mes contacts, et là, une chance inouïe ; un était bon, du moins conforme à ce que j’espérais.

Quels sont vos projets photo pour l’avenir ?

J’ai trois livres sur le feu. Un premier sur le quartier de La Défense, bien sûr. Plusieurs éditeurs sont partants, mais je dois au préalable trouver un partenariat avec un organisme quelconque : Conseil Général et/ou Régional, éventuel mécène... Un second sur Istanbul, en collaboration avec le romancier Louis-Stéphane Ulysse. Nous espérons sa publication avant la fin de cette année, si possible. Et un troisième, intitulé « Incertitude des passants », celui-ci coréalisé avec un romancier américain, Stephen Dixon. Et là aussi, un éditeur est pressenti, mais la date de parution reste encore hypothétique.

Article par Tania Koller

Correspondances:

Harry Callahan
Guillaume Flandre