Sarah Moon


Dans le cadre du mois de la photographie à Paris, la Galerie Camera Obscura expose Sarah Moon. Le parti pris de cette exposition intitulée : 1,2,3,4,5 est de prolonger la sortie de son nouveau livre, en exposant et en mettant en vente les tirages qui ont servi à la photogravure. L’accrochage est très dense, environ 180 photographies. Il privilégie l’immersion dans son univers, en nous invitant à tirer des fils, des correspondances, de la mise en page du livre, à l’accrochage dans l’espace de la galerie, jusqu’aux projections des cours métrages de Sarah Moon, proposées à la MEP : une réelle machine à raconter des histoires…Un très beau projet ! Riche de sens et de propositions.

Pour les amoureux de Sarah Moon, c’est un événement puisque les tirages sont disponibles en un exemplaire dans un format 24×30, à un prix spécialement étudié pour rester accessibles, à un plus grand nombre.- Pour les passionnés d’édition, ce livre d’artiste est un véritable bijou. Ce coffret Sarah Moon, 1, 2, 3, 4, 5, disponible en octobre, réunit cinq livres ? de photos, un entretien et le DVD du film Mississippi One (Delpire éditeur,?120 €).- Pour les curieux, qui aiment s’immiscer dans un univers passionnant et foisonnant, cette exposition est à découvrir absolument !

« Il était une fois… « , » Au temps jadis… « , Sarah Moon

Le travail de Sarah Moon est un classique, une référence dans l’histoire de la photographie de mode.? Ses images faites de grains et de demi-teintes, hors de l’espace et du temps lui valent éloges et récompenses à Paris comme à Londres, New York ou Tokyo. Elle commence sa carrière en travaillant pour de grands magazines Marie-Claire, Harper’s Bazaar, Nova, Vogue, Elle, Stern… Puis réalise des campagnes publicitaires pour Biba, L’Oréal, Patou et bien sûr Cacharel sous le pseudonyme de Loulou et plus de 150 clips et courts-métrages. A travers « une production appliquée » de commandes, elle a su imposer son style et son univers en touchant à tout médium : des magazines, aux clips, aux courts-métrages, jusqu’aux livres pour enfants. En 1985, sa carrière prend un tournant, la mort de son ami et assistant Mike Yavel avec qui elle a travaillé pendant quinze ans est un grand choc. Elle ne photographiera plus que pour elle-même : des photos sans commande. En 1990, « Mississipi One » marque son intérêt grandissant pour le septième art. C’est cette fois-ci un long-métrage qu’elle qualifie elle-même de « conte de fées empoisonné« .


« J’ai l’impression d’avoir toujours voulu faire du cinéma. Pour moi la photo n’est qu’une image arrêtée d’un film. »? Sarah Moon

En 1994, elle présente un documentaire et vient de sortir « La petite Fille aux allumettes« , vidéo et série de Polaroïds réalisés dans des rues nappées de neige artificielle. Elle a fini par casser sa réputation de romantisme qui plaît tant aux Japonais. Ses derniers travaux sont la traduction de ses obsessions d’aujourd’hui.

Une vie avec la photographie : 1 ,2,3,4,5

Et, puisqu’il faut toujours revenir à la notion de temps, disons, comme elle ,1, 2, 3, 4, 5.

« Voilà j’ai un nouveau projet, un projet à reculons pour le futur, ce sera un livre que je voudrais comme un film, avec un début et une fin, des séquences plus que des chapitres, des ellipses et des flash-backs … ?Je voudrais mettre à jour le temps passé, anticiper l’échéance… je voudrais alléger mon bagage au risque de ne plus pouvoir partir. ?J’ouvre les tiroirs fermés, je retrouve des photos de longue date, je m’y reconnais à peine, je trie, je jette, je classe, je scanne, j’enregistre, pomme S, pomme V, pomme U… Soudain me revient cette phrase que je disais comme un refrain, à l’âge de 15 ans « le temps court dans mon dos et crie : au Voleur ! » ?De qui était-elle ? Je ne me souviens plus. Je reprends a nouveau et encore, le compte à rebours perdu d’avance, mes 125e de seconde ne feront jamais une heure. Les mots déjà dits résonnent dans ma tête, les phrases sont toutes faites, alors je me souviens, par bribes et en vrac, de ce qui ne s’est pas encore effacé. … ?Déjà un titre s’impose « Que reste-t-il ? »… ?Déjà il me pèse. Il y aura 5 cahiers. Ce sera 1-2-3-4-5.» Sarah Moon

Le coffret, conçu par Robert Delpire, son compagnon et éditeur essentiel, nous propose une invitation poétique, dans cet univers unique. Quel est l’enjeu, finalement, de cette vie avec les images? D’utiliser la photographie comme une résistance au temps, ce temps propre à la photographie qui enregistre en nous montrant ce qui a été, ce que l’on a oublié et surtout ce que l’on n’a pas su voir et ce qui est essentiel. Ce temps, notre temps, nos souvenirs : des temps donnés.


« Que reste-t-il ? »

« Depuis 20 ans, écrit-elle, je fais presque toujours la même photo. Une photo de mode. Une robe, une femme, ou plutôt une femme, une robe. Dedans – dehors – debout – assise – plus près – plus loin – à l’ombre ou au soleil l’été – l’hiver – peu importe. Je photographie le privilège – l’évanescence – l’improbable ou la beauté – j’y cherche l’émotion et la quête en est d’autant plus désespérante. Souvent j’envie ceux qui savent photographier la vie. Moi je la fuis – je pars de rien – je ne témoigne de rien – j’invente une histoire que je ne raconte pas, j’imagine une situation qui n’existe pas – je crée un lieu ou j’en efface un autre, je déplace la lumière – je déréalise et puis j’essaie… Je guette ce que je n’ai pas prévu, j’attends de reconnaître ce que j’ai oublié – je défais ce que je construis – j’espère le hasard et je souhaite plus que tout être touchée en même temps que je vise… » Sarah Moon

Sa production d’une richesse non conventionnelle et aujourd’hui ce livre, nous montre encore une fois, que Sarah Moon n’a pas fini de nous étonner, en nous invitant à plonger dans son univers tout aussi séduisant que menaçant. Ce qui nous reste ? Je dirais ce sentiment d’une beauté inouïe toujours en perdition.

Il me vient en mémoire une scène du film « Roma » de Frederico Fellini:

Des ouvriers sont en train de creuser des tunnels pour le futur métro. Et à un instant, que l’on pressant être : un instant magique, furtif et destructeur, ils découvrent des fresques romaines grandioses, à échelle humaine, des scènes de la vie d’un autre temps. On ressent alors, l’émotion que ce choc procure, cette beauté donnée au regard à quelques personnes qui savent qu’ils n’ont pourtant que quelques minutes de contemplation. Un cadeau plus que grandiose par sa furtivité. Tout s’efface, tout se détruit à l’air. Un monde s’écroule, un pan de notre histoire disparaît.

Cette scène est pour moi liée à l’œuvre de Sarah Moon, elles parlent toutes deux de cet émerveillement du monde toujours menacé par la perte.

Tania Koller

Dans le cadre du Mois de la photographie à Paris
Galerie Camera Obscura

Correspondances:

Bruno Boudjelal
De l’air, le magazine qui donne à voir