Pierre-Elie de Pibrac


Pierre-Elie de Pibrac nous présente une belle série de photographies sur Cuba : « 2 jours à la Havane ».


Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

J’ai 25 ans. Je suis un grand amoureux de la photographie en perpétuelle recherche de ce qu’elle peut m’apprendre mais surtout de là où elle peut m’emmener et de qui elle peut me faire rencontrer.

Depuis quand pratiquez-vous la photographie ?

J’ai commencé la photographier lors d’un voyage à New York, par hasard, il y a quelques années. J’ai vraiment commencé à m’y mettre de façon réfléchie et structurée il y a deux ans lors d’un voyage en Birmanie qui m’a donné le goût du reportage et de témoigner à travers mon objectif.

Avez-vous une anecdote concernant vos débuts dans la photo ?

Juste après mon voyage à New York, j’ai envoyé une photo par hasard au magazine PHOTO. Elle a été lauréate du plus grand concours amateur du monde. C’est une amie de ma sœur qui lui a dit que j’étais publié, je ne m’y attendais tellement pas que je n’avais même pas cherché à acheter le magazine. Quand j’ai appris la nouvelle, je me suis précipité pour l’acheter ! Le soir même j’ai créé un blog pour partager ma passion et mes photos. Voilà comment tout à commencer…

Qu’aimez-vous dans la photographie ? Quels sont vos petits plaisirs ?

Je suis réellement passionné par le médium qu’est la photographie, pas seulement par le fait de prendre des photos et de créer. J’aime tout dans la photographie, tous les styles, tous les formats, toutes les expressions et les sentiments qu’elle dégage. Chaque jour je découvre un nouveau photographe que je trouve passionnant et que je m’empresse d’étudier. Je suis tellement amoureux de la photographie que je m’essaie à tous les styles, tous les appareils, tous les formats…. Ce sont ça mes petits plaisirs. Évidemment je cherche aussi à trouver mon style et à le parfaire, mais ça, c’est mon travail…

Comment avez-vous découvert la photographie ?

J’ai toujours vécu dans la photographie puisque mon grand-père (Paul de Cordon) était lui-même photographe et que dès mon plus jeune âge, je regardais ses livres et m’amusais dans son studio. Je ne l’ai jamais vraiment découverte, mais un jour, à New York j’ai décidé d’apprendre à la maîtriser, à la comprendre.

Avec quel type de matériel avez-vous débuté ?

J’ai débuté avec un Sony DSC-U30 de 2 millions de pixels offert par mon frère et des amis! J’ai toujours pensé que l’important dans la photographie était l’œil et le cadrage, pas l’appareil. Après je me suis aperçu des limites d’un tel appareil alors avec l’argent de mes premières ventes, je me suis acheté un Nikon d70s avec lequel j’ai réalisé mon voyage en Birmanie et à Cuba. Par contre j’ai tout fait à l’envers, je suis passé du numérique à l’argentique ! j’ai acheté un Holga et ai commencé à me servir des appareils de mon grand père. Maintenant je me sers d’un d700 pour mes commandes et j’ai toujours avec moi un Minox 35GT pour assouvir ma soif de prendre des photos et ma curiosité de ce qui m’entoure. Cet appareil est le plus pratique qui soit, à quand l’équivalent en numérique ?…

Quelques anecdotes sur les étapes de votre apprentissage ?

J’ai eu beaucoup de chance concernant mon évolution dans la photographie. Après le concours du magazine PHOTO j’ai commencé à exposer et à travailler pour diverses personnes. L’année suivante j’ai été lauréat à nouveau et j’ai rencontré Eric Colmet Dâage qui a commencé à suivre mon travail et à m’aider à me perfectionner et à réfléchir à ma propre photographie. J’étais destiné à travailler dans la finance, en rapport avec mes études, mais un jour, un ami m’a proposé de partir en Birmanie. Et c’est là-bas que tout a vraiment commencé. J’ai rencontré des gens formidables, qui se sont confiés à moi parce que je les prenais en photo. J’ai donc réfléchi à un petit reportage sur les Enfants Oubliés de Birmanie qui a été lauréat au concours photo étudiant Paris Match et dont une photo a gagné le 1er prix du concours « portraits de voyage » du site Internet Pikeo, du magazine PHOTO et de Yann Arthus-Bertrand. Ce prix m’a beaucoup aidé et m’a permis de présenter mon travail à de nombreuses personnes.

Si vous deviez citer un photographe qui vous inspire particulièrement, qui serait-il ?

Je suis tellement amoureux de la photographie que des dizaines de photographes m’inspirent tous les jours dans mon travail. En ce moment, je travaille à l’Agence VU’ et je partage énormément avec Claudine Doury et Rip Hopkins que j’admire et qui m’inspirent beaucoup. Le cinéma m’aide beaucoup aussi, mais si je devais ne citer qu’un photographe, je citerais Saul Leiter.

Avec quel matériel travaillez-vous ?

J’ai toujours avec moi un Minox GT 35 et je viens d’acheter un Nikon d700 avec lequel j’utilise un 50mm et un 20mm. J’adore utiliser le Holga 120 aussi.

De manière plus générale, quel(s) type(s) de photos réalisez-vous ?

Je n’ai pas vraiment de type de photo, je fais du reportage, de la mode, de la pub mais depuis un an et mon voyage à Cuba, je ne fais plus que de la couleur, finalement c’est comme ça que nous voyons le monde et c’est comme ça qu’il est alors autant le montrer dans sa vraie nature !J’aime beaucoup les couleurs vives un peu comme des peintures, je trouve ça plus joyeux et vivant. Lorsque je compose une photo je cherche toujours à ce qu’il y ait un élément insolite ou décalé, j’aime beaucoup l’humour que peut dégager une photo.

Êtes-vous attiré par un autre type de photos ?

Je suis attiré par tous les types de photographies. Du N&B de reportage de guerre de Capa à la sublime couleur et composition des photos de LaChapelle. Je ne pense pas qu’une personne ou qu’un photographe doive s’arrêter à un type ou un style de photographie, pourquoi ne pourrions-nous pas tout aimer et tout pratiquer ?! il m’arrive de faire des photos en argentique, d’autres en numérique, au format carré ou 24×36, en N&B et couleur (c’est vrai que la couleur m’attire beaucoup plus maintenant !). Par contre j’essaie de garder tout le temps la même logique de composition, de cadrage, d’univers…

Parlez nous de cette série de photo « 2 jours à la Havane »

Cette série photo est ma première en couleur, de toute façon, comment ne pas être impressionné par les couleurs vives de ce pays et ne pas vouloir les retranscrire ? C’est une série qui cherche à montrer que la vie peut être insolite si on prête attention aux détails de ce qui nous entoure. Pour toutes mes photos, j’ai d’abord repéré un cadre qui me plaisait et qui se prêtait à l’insolite, à la rencontre d ‘éléments, qui, associés, composent un moment fort et décalé. Ensuite j’ai attendu que ce à quoi j’avais pensé se passe, ce qui n’a pas toujours été le cas évidemment !! j’ai essayé de m’arrêter sur les petits détails des décors qui m’entouraient. Je voulais faire un reportage qui soit à la fois graphique et esthétique mais qui raconte aussi une histoire dont les personnages principaux sont les Cubains. Bien qu’ayant commencé en faisant des photographies d’architecture, je ne conçois plus la photographie sans une présence humaine, une personne à qui on s’identifie ou avec qui on a envie de partager quelque chose. Mais je ne la conçois pas non plus sans un fort aspect graphique et de composition.

Connaissiez-vous ce pays, ou l’avez-vous découvert à l’occasion de ce travail ?

J’ai découvert ce pays lors d’un voyage en famille. J’ai été totalement happé par les Cubains, leur musique, leur joie de vivre malgré l’oppression communiste qu’ils subissent. C’est au cours de ce voyage que j’ai réalisé ce reportage, c’était en mai dernier.

2 jours, c’est une période assez courte, une raison particulière à ce choix ?

Je n’ai pas vraiment eu le choix, je suis parti avec ma famille à Cuba car je n’avais pas les fonds nécessaires à un tel voyage et c’est le laps de temps qui m’était imparti. J’ai dû concevoir mon reportage en fonction de cette contrainte.

Plusieurs de vos photos présentent un anonyme, seul élément en mouvement dans un décor figé. Un instant de vie, un parcours, une présence presque furtive…Vous gardez chaque fois une certaine distance avec les gens que vous photographiez. Est-ce lié à cette série en particulier ? au lieu ? ou est-ce votre façon de faire, plus généralement ?

Avec cette série, je ne voulais pas faire de la photographie misérabiliste ni de la photo de touriste, je trouve qu’avec Cuba on a soit l’un soit l’autre alors qu’il y a tant de manières de présenter la vie des Cubains, tant de manières de la partager avec eux et de témoigner. J’ai réalisé beaucoup de photos de portraits dans la rue comme chez les Cubains mais ce ne sont pas celles avec lesquelles je voulais témoigner, je voulais le faire à travers l’insouciance, les détails, le décalé et l’insolite. Dans cette série, comme je l’ai expliqué avant, j’ai d’abord choisi un cadre avant une situation, c’est pour cela que je suis volontairement à distance, pour ne pas interférer dans la composition insolite de l’image, pour que les Cubains soient vrais et inconscients de la situation qu’ils viennent de créer à leur insu. Combien de fois nous sommes nous retrouvés dans des situations loufoques sans nous en rendre compte mais dont un tiers dont nous ignorons encore l’existence a été témoin ?

Sinon mon approche avec le sujet dépend de la façon dont j’imagine mon reportage au préalable, comment je souhaite traiter le sujet.

On connaît tous le contexte politique et social difficile de Cuba : cela joue t-il d’une quelconque manière sur le rapport des cubains à la photo ?

Je n’ai pas vraiment senti que ça changeait leur rapport à la photo, j’ai surtout vu un profond désir pour eux de témoigner. Mais je pense qu’à des moments, ils doivent se sentir comme des bêtes de safari lorsque 50 touristes débarquent et les prennent de la même manière en photo sans chercher à les écouter. La photographie doit avant tout respecter le sujet, lui permettre de retransmettre une émotion, en tout cas, c’est comme cela que je la pratique et la pense.

Appliquez-vous un traitement à vos photos ?

Pour ce reportage, j’ai travaillé sur le contraste, les tons clairs et les tons foncés des couleurs simplement, ça a été très rapide !

Que pensez-vous de la photographie d’aujourd’hui (nouvelles technologies, tendances, démocratisation de la photo etc.) ?

Je pense que la photo n’en est qu’à ses balbutiements, qu’est-ce que 180 ans pour un art ? Le numérique est un des grands tournants, mais je ne crois pas que ça va nous faire oublier l’argentique. Les deux approches sont différentes et complémentaires. Je me suis mis à l’argentique après le numérique et je ne réfléchis pas du tout de la même façon lorsque j’utilise mon d700 et lorsque j’utilise mon Minox ou mon Holga ! Et j’éprouve tout autant de plaisir à chaque fois.

Les avantages du numérique sont nombreux : rapidité, post traitement plus facile, coûts moindres, etc. De plus, le photographe peut tout faire tout seul sans avoir de grandes notions techniques. Le seul problème est le côté un peu froid et sans âme du numérique, il y a moins de contact et de complicité avec le tireur voir pas du tout. C’est pareil pour le coté magique perdu de la découverte de sa photo et du stress de l’attente qu’il y a dans la photographie argentique.

Le numérique a ouvert à la démocratisation, ce qui est une très bonne chose. Il permet à de nombreuses personnes de s’exprimer et ouvre la photographie à plus d’imagination. Plus il y a de photographes, plus il y a de challenge et plus il y a des photographies extraordinaires ! Les concurrents sont nombreux, certes, mais quelle motivation !!!
Là ou cela devient délicat, c’est pour le photojournalisme, maintenant l’actualité à chaud est tellement importante que les journaux se contentes de photographies amateurs prises par un téléphone portable même si la qualité est plus que médiocre. Les rédactions n’ont pratiquement plus de photographes et commandent de moins en moins de reportages, maintenant c’est au photographe d’aller dénicher des rédactions qui veulent bien de leur travail pour rembourser leurs frais. Heureusement qu’il y a les Prix comme le World Press Photo qui leur donne un moyen de s’exprimer et de gagner un peu leur vie. Le photographe est avant tout une personne qui enquête, qui cherche et qui présente un travail structuré et intelligent. Il est dommage qu’on leur laisse de moins en moins de place pour qu’ils s’expriment surtout au profit des photographies people par exemple. C’est un peu ça de toute façon le XXIème siècle, l’actualité et la vente à tous prix !

Je pense aussi qu’une autre tendance forte est la capture d’images à partir de vidéo (souvent HD). Dans quelque temps, les photographes (s’ils s’appellent encore comme ça) partiront avec une caméra plutôt qu’un appareil photo. Ils feront des films dont ils sortiront des images et non plus des photographies.
Un côté très positif de la tendance est la reconnaissance de la photographie en tant qu’art à part entière ce qui lui donne un fort potentiel pour être collectionné. Il existe de plus en plus de galeries de photos, et c’est tant mieux et la présence de la photo dans le monde fermé des œuvres d’art est une très bonne chose.
Enfin, pour parler un peu de l’avenir, je pense que la photographie se doit aussi d’interagir avec les autres médiums comme la vidéo, la musique ou encore la sculpture, j’espère que bientôt elle sera plus qu’un simple cadre accroché au mur. C’est sur ce point que j’admire David LaChapelle qui a su, dans sa dernière exposition, mettre du relief à ses photos, de la vie grâce aux jeux de lumière.

Si vous deviez choisir un seul de vos clichés, lequel serait-il ?

Je pense que ce serait le portrait des enfants birmans qui a gagné le concours Pikeo / magazine Photo. Cette photo exprime ce que j’aime dans la photographie de portrait, la complicité et la curiosité qu’a le sujet envers le photographe et vis versa. Ses enfants me touchent beaucoup et j’aime les regarder et me souvenir de notre rencontre. De plus elle a été choisi par Yann Arthus Bertrand et sera vendue chez Christie’s en Juin prochain dans une vente aux enchères au profit de l’ARSEP (Association pour la Recherche sur la Sclérose en Plaques). Je suis ravie quelle serve à cette cause.

Quels sont vos projets photo pour l’avenir ?

Je viens de finir des photos pour une marque de vêtements, j’en attends les retombées…Je vais aussi intervenir pour une conférence de Paris Match sur le photoreportage. Je suis aussi assez impatient d’assister à la vente aux enchères chez Christie’s. Sinon, si tout va bien, je pars d’ici quelques mois à New York pour approfondir mon travail photographique auprès d’un photographe confirmé. Côté reportages, j’ai de nombreux projets en tête notamment en banlieue parisienne, à Madagascar et en Tanzanie. J’ai aussi un grand projet pour de la photographie destinée aux galeries. Je vais me mettre à la quête de financements…

Autre chose ?

Je suis très touché que vous m’offriez l’opportunité de présenter mon travail. J’espère vous en montrer plein d’autres à l’avenir !
Bon courage pour votre site qui met si bien la photographie en valeur.
À très vite Fill-In !


En voir plus sur son site

Tania Koller